Une nouvelle espèce de crustacé en Méditerranée

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Parfois, les découvertes se font là où on les attend le moins... A l'image de Caprella tavolarensis, une nouvelle espèce de crustacé amphipode, qui a récemment été trouvée par Nicolas Sturaro, chercheur du Laboratoire d'Océanologie de l'Université de Liège. Cette espèce a été découverte dans le cadre de son projet de recherche qui n'a pas pour objectif de découvrir de nouvelles espèces mais d'étudier le rôle écologique des zones protégées en mer Méditerranée.

Les populations de crustacés amphipodes passées au peigne fin

"Je ne suis pas taxonomiste, précise d'emblée Nicolas Sturaro, doctorant FRIA auprès du Laboratoire d'Océanologie de l'Université de Liège, j'étudie l'influence des aires marines protégées sur les populations d'amphipodes associées aux herbiers à Posidonia oceanica en mer Méditerranée. Ces plantes à fleurs aquatiques se caractérisent par des feuilles longues de 20 à 80 cm qui peuvent atteindre jusqu'à plus d'un mètre de haut et qui se présentent par groupes de 4 à 8 feuilles qu'on nomme faisceaux. Une particularité qui fait d'elles un abri de choix pour de nombreuses espèces d'invertébrés benthiques" (lire aussi l'article Les vigies de l'environnement côtier).

Dans le cadre de ses recherches, Nicolas Sturaro effectue son échantillonnage dans des zones soumises à différents régimes de protection situées en Corse et sur la côte nord-est de la Sardaigne à l'Aire Marine Protégée de Tavolara-Punta Coda Cavallo. Comme toutes les aires marines protégées italiennes, cette aire est divisée en trois zones :
- une zone où la protection est totale, l'accès et les prélèvements y sont interdits;
- une zone où la protection est moyenne, l'accès est autorisé mais les prélèvements y sont interdits;
- une zone où les restrictions sont encore moins strictes;

Les prélèvements sont effectués d'une part à l'aide d'un "aspirateur sous marin" qui, comme son nom l'indique, aspire tous les organismes sur son passage. Et d'autre part à l'aide de pièges à lumière, sortes de cylindres percés de fentes,à l'intérieur desquels une source diffuse de la lumière. La nuit, la source lumineuse attire les amphipodes, ils y rentrent par les fentes du piège et ne peuvent plus en ressortir. "C'est au cours de ces prélèvements que nous avons découvert Caprella tavolarensis [1] avec l'aide de certains membres du Laboratoire d'Océanologie et également de l'équipe italienne dont le Dr. Augusto Navone et le Dr Pier Panzalis, respectivement, Directeur et Responsable Environnement du Consortium de Gestion de l'Aire Marine Protégée de Tavolara-Punta Coda Cavallo."

Comparer avec les espèces les plus proches

On ne découvre évidemment pas une espèce en un simple coup d'oeil lors d'un prélèvement... Les spécimens prélevés de la nouvelle espèce potentielle sont observés minutieusement grâce à la microscopie optique et la microscopie électronique à balayage. "Chaque partie du corps de ces amphipodes est observé, détaillé et ensuite comparé avec celui des espèces considérées comme les plus proches. Dans ce cas précis, j'ai comparé Caprella tavolarensis avec Caprella liparotensis, découverte en mer Méditerranée au 19ème siècle et Caprella wirtzi, une espèce Atlantique découverte en 2005 au Cap vert." Une analyse qui lui a permis de mettre en évidence une série de dissemblances morphologiques suffisantes, qui font de Caprella tavolarensis (ainsi nommée d'après le lieu où elle a été découverte) une espèce à part entière. Elle rejoint ainsi les plus de 450 espèces de crustacés amphipodes décrits en mer Méditerranée et les 40 espèces du genre Caprella.

A quoi ressemble Caprella tavolarensis?

"Caprella tavolarensis a une taille qui oscille entre 2 et 4 millimètres chez les femelles et entre 3 et 6 millimètres pour les mâles, c'est relativement petit puisque les espèces les plus proches atteignent généralement 6 millimètres pour les femelles et 10 millimètres pour les mâles" Outre la taille, on reconnaît le dit amphipode grâce à plusieurs caractéristiques morphologiques:

Caprella tavolarensis arbore un rostre de petite taille sur sa tête;
- son corps est allongé et lisse dorsalement alors que chez les espèces voisines il est parsemé de petits tubercules ou de projections aigus sur les segments 5 à 7 du corps;
- Caprella tavolarensis présente des projections antérolatérales - des extensions du corps en petite pointe - sur les segments 2, 3 et 4 de son corps;
- on ne retrouve pas de soies sur ses antennes;
- La base des gnathopodes 2 (pattes préhensiles) est lisse et surmontée d'une projection intérieure orientée antérieurement.

Une espèce des zones protégées ?

Toute nouvelle qu'elle soit, cette espèce représentait pourtant 37% de la faune totale d'amphipodes de la zone totalement protégée étudiée. "C'est très surprenant pour une espèce qu'on ne connaissait pas jusqu'il y a peu! Par endroit, on a estimé jusqu'à plus de 270 individus par mètre carré. En revanche, dans les zones peu, voire pas du tout protégées, seuls quelques rares spécimens ont été récoltés avec un même effort d'échantillonnage." Ainsi, en zone où la protection est moyenne, on trouve en moyenne 2 individus par mètre carré et aucun dans les zones aux protections quasi inexistantes. " En zone totalement protégée, sa présence est fort variable à petite échelle. Horizontalement, d'un mètre à l'autre, sa densité peut être complètement différente. Une différence de densité que nous n'avons pas pu lier aux caractéristiques structurelles des herbiers de Posidonies et qui à ce jour reste inexpliquée. D'un point de vue vertical, nos prélèvements montrent que Caprella tavolarensis habite les zones situées entre 10 et 15 mètres de profondeur. Des prélèvements supplémentaires selon un transect entre 0 et 40 mètres de profondeur permettraient d'avoir une image plus précise de sa distribution bathymétrique"

Enfin, les chercheurs ont constaté qu'en comparaison avec d'autres espèces proches, elle est très peu soumise à la prédation des poissons. Probablement à cause de sa très petite taille qui lui permet d'être bien cachée des éventuels prédateurs.

"Déposer" une nouvelle espèce

Si découvrir et analyser la morphologie d'une nouvelle espèce sont deux étapes clés en taxonomie, reste la troisième: la référencer. Comme pour une marque ou un brevet, il faut "déposer" chaque nouvelle espèce. A la différence près que dans ce cas, on ne dépose pas uniquement un nom, il faut aussi consigner des spécimens dans un musée. "En pratique, il s'agit de choisir le spécimen qui sert à la description (l'holotype) le décrire avec précision, le dessiner, le nommer et le consigner dans un musée. Il faut également sélectionner d'autres spécimens permettant de déterminer la variation morphologique intraspécifique (les paratypes). A moins d'être un spécialiste du taxon concerné, il est essentiel de travailler avec un taxonomiste reconnu pour son travail sur celui-ci." Afin de décrire cette nouvelle espèce, Nicolas Sturaro a collaboré avec le Dr. José Manuel Guerra-Garcia, du Laboratoire de Biologie Marine de l'Université de Séville (Espagne). Quant au musée choisi par le chercheur, il s'agit du Musée d'Histoire Naturelle de Vérone (Italie) qui compte l'une des plus grandes collections d'amphipodes en Europe où il a remis les spécimens de Caprella tavolarensis au Conservateur, le Dr. Leonardo Latella. Cette découverte, qui enrichit le patrimoine de la biodiversité locale et méditerranéenne, est évidemment importante pour la connaissance de la faune méditerranéenne. "Mais elle soulève aussi beaucoup de questions, conclut Nicolas Sturaro : cette espèce est-elle endémique à l'aire marine où elle a été découverte? Quelle est sa distribution ? Et combien d'espèces reste-t-il à découvrir en mer Méditerranée alors que c'est une mer très étudiée ?"

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[1] Sturaro N, Guerra-Garcia JM (2011) A new species of Caprella (Crustacea : Amphipoda) from the Mediterranean Sea. Helgoland Marine Research DOI 10.1007/s10152-011-0244-5

Source : BE Belgique numéro 55 (23/09/2011) - Ambassade de France en Belgique / ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/67765.htm

 


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