«Les insecticides, danger numéro 1»

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INTERVIEW

Rétrovision. Dès 1955, Roger Heim, directeur du Muséum d’histoire naturelle à Paris, recensait les fléaux à venir. Interview posthume d’un pionnier de l’écologie, décédé en 1979.


Montage réalisé par NICOLAS CHEVASSUS-AU-LOUIS

A l’occasion de la Journée mondiale de la biodiversité, le 22 mai, interview apocryphe d’un lanceur d’alerte oublié : le biologiste Roger Heim (1900-1979), directeur du Muséum national d’histoire naturelle de 1950 à 1965.

Vous avez organisé, en 1955, au Muséum une expo intitulée : «L’Homme contre la Nature». Pourquoi ce titre choc ?

Aujourd’hui que la puissance créatrice de l’évolution s’est amenuisée sans doute à tout jamais, maintenant que la Vie est vieille et l’Homme plus orgueilleux et plus destructeur que jamais, l’extermination de formes animales et végétales revêt la gravité d’une catastrophe. Elle marque l’une des plus grandes défaites de l’Homme.

N’êtes-vous pas trop alarmiste ?

Depuis deux mille ans, 110 espèces de mammifères ont disparu. Le XIXe siècle à lui seul en a exécuté 70 et depuis cinquante ans c’est 40 qui se sont éteintes par notre faute. Actuellement, de par le monde, 600 autres espèces de mammifères sont en voie de disparition. Certes, plusieurs de ces espèces sont arrivées en bout de course, incapables de s’adapter à des conditions nouvelles. Mais beaucoup plus nombreuses sont celles qui doivent leur extinction tout simplement et directement à l’Homme lui-même. Il a tué pour la fourrure, le cuir, l’huile, pour la chair elle-même.

La chasse excessive est-elle seule en cause ?

Non. L’extinction de tant d’espèces et de tant d’individus animaux et végétaux provient plus encore de la transformation des lieux où ceux-ci vivaient. La destruction de ce qu’on appelle l’habitat a entraîné tout naturellement celle des animaux et des plantes qui s’y trouvaient rassemblés. La disparition de la forêt notamment a entraîné celle de beaucoup de ceux qui la peuplaient. Ainsi les chauves-souris des Antilles, qui se nourrissaient des baies d’arbres sauvages, n’ont pas résisté à la disparition de la forêt voisine. La flore conditionne essentiellement la Vie de la faune. Or, cette végétation native, l’Homme en a été partout l’ennemi implacable. Du manteau forestier qui couvrait notre planète il y a quelques siècles, il nous faut mesurer l’amplitude invraisemblable de l’amenuisement. En Afrique tropicale, cette grande forêt vierge a disparu pour les deux tiers. A Madagascar, le bilan du désastre est plus éloquent encore.

Quelles autres menaces pèsent sur les milieux naturels ?

Un des plus importants facteurs de rupture dans les équilibres de la Nature reste, pratiquement, l’introduction, fortuite ou conduite par l’Homme, d’animaux ou de plantes, dites exotiques, dans un milieu qui leur est étranger. L’introduction brusque d’une plante nouvelle dans une contrée peut entraîner des perturbations inattendues et catastrophiques, non seulement pour la flore mais aussi souvent pour la faune sauvage ou même domestique. En naturalisant des Rosiers rubigneux dans la Nouvelle-Galles du Sud, les Australiens n’avaient pas prévu que les poils soyeux des fruits de cet arbuste provoqueraient des calculs intestinaux chez les Chèvres qui en crevèrent. Ce ne sont point les Chèvres qui eurent raison de l’Eglantier mais bien l’inverse. Seule une réglementation nationale - et internationale, puisque ces introductions ne connaissent pas, dans leur danger explosif, les frontières des Etats - est susceptible de limiter les désastres.

Vous accusez également l’agriculture intensive…

L’utilisation à grande échelle de certaines substances chimiques insecticides, fongicides, rodenticides, herbicides risque de conduire à des altérations très regrettables des équilibres naturels. L’avenir, en précipitant les catastrophes trop fréquentes auxquelles conduisent les produits antiparasitaires de synthèse, montrera une fois de plus que l’Homme n’est que rarement capable de défendre l’intérêt général chaque fois que le sien propre lui paraît menacé. L’addition de tels méfaits, répétés en tous lieux, la résonance que brusquement les pratiques gaspilleuses provoquent, dans une humanité grossissante, placent sur le plan planétaire ce danger numéro 1 qui risque, lors d’un prochain siècle, de ruiner toute Vie humaine. C’est le problème de l’avenir même de notre espèce, homo sapiens, qui est désormais posé.

Tous les propos de Roger Heim sont tirés de son livre Destruction et protection de la nature, Armand Colin, 1952. L’usage des majuscules a été conservé


 


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