Jean-Yves MEYER1, Olivier GARGOMINY2, Jean-Claude THIBAULT3
1 Délégation à la Recherche, Gouvernement de Polynésie française, B.P. 20981 Papeete, Tahiti.
2 Département Ecologie et Gestion de la Biodiversité, Muséum national d’Histoire naturelle, Paris
3 Parc Naturel Régional de Corse, Casa Verde, F-20253 Patrimonio
Les exemples d’extinctions d’espèces insulaires liées à l’arrivée des humains sont nombreux et tristement célèbres. Face à cette crise de la biodiversité, les petits pays insulaires disposent rarement des moyens humains, financiers et structurels nécessaires pour enrayer cette érosion. L’ignorance et le désintérêt à la fois des populations et des gouvernements locaux sont autant d’obstacles : la notion de « développement durable » se confond parfois avec « durabilité du développement économique ». La Polynésie française, Pays d’outre-mer, est une illustration frappante de cette situation. En raison d’une spéciation intense accompagnée de radiation évolutive, cet ensemble deux fois plus vaste que l’Europe comprenant 120 îles océaniques tropicales géomorphologiquement diverses possède un nombre d’espèces endémiques très élevé. Le taux d’endémisme pour la flore vasculaire (900 espèces) est de 63% ; pour les invertébrés, ce taux atteint généralement 80%, voire 100%, avec des radiations inter et intra-insulaire de plus de 70 espèces au sein d’un seul genre, parfois lui-même également endémique (Endodontidae et Achatinellidae chez les Gastéropodes, Curculionidae chez les Coléoptères par exemple). Le nombre d’oiseaux terrestres nicheurs est de 36 dont une trentaine de taxons endémiques. Les Listes Rouges de l’UICN font état de plus de 140 plantes menacées d’extinction et 12 éteintes, 68 mollusques éteints, 24 oiseaux menacés et 8 éteints depuis l’arrivée des premiers européens au 18ème siècle. Des extinctions d’espèces (3 monarques endémiques des Marquises dans les 25 dernières années) et des régressions drastiques de populations (diminution de la plante endémique Apetahia raiateensis de 1000 individus à 100 entre 1995 et 2005) sont toujours actives. Ainsi, au niveau mondial, la Polynésie française se place derrière les îles Hawaii pour le nombre d’espèces éteintes. Il ne s’agit là que du sommet de l’iceberg : les découvertes récentes, dans l’archipel des Australes notamment, de dizaines d’espèces de mollusques nouvelles pour la science, non encore décrites et donc non "red listables", montrent que le paradis était encore plus paradisiaque et est plus déchu que l’on pensait. Il s’agit d’espèces éteintes découvertes dans les dépôts fossiles des grottes ou dans les carottages de marais ; et lorsqu’on redécouvre des espèces que l’on croyait disparues, les effectifs sont si faibles que leur extinction est en fait imminente. Les causes de l’érosion de cette biodiversité sont nombreuses : accroissement de la population humaine (doublement entre 1975 et 2005), déforestation à basse altitude pour l’agriculture, la foresterie et l’élevage, incendies, invasions par des plantes introduites (dont le célèbre Miconia calvescens qui a envahit 2/3 de l’île de Tahiti), des mammifères herbivores, des rats, des rapaces, des passereaux agressifs, des fourmis ou des mollusques prédateurs. On doit s’attendre à l’extinction d’un nombre non négligeable de taxons à la suite de l’immersion des atolls dans les 50 prochaines années, provoqué par le changement climatique global sans oublier un développement économique exclusivement tourné sur le tourisme « de luxe et de plages ». De grands travaux d’aménagement (aéroports, ports, routes traversières, barrages hydro-électriques, lotissements, golfs) se poursuivent avec des études d’impacts sur l’environnement peu ou pas fiables et/ou peu ou pas prises en compte par les aménageurs. Le dispositif actuel de conservation des habitats est largement insuffisant : les seuls 2% de la surface terrestre protégée ne correspondent pas tous à des impératifs de conservation et il n’existe pas de structure coordonnant la gestion de ces aires protégées. Le paradis terrestre est-il perdu ? La tâche des scientifiques et des gestionnaires pour enrayer l’érosion de la biodiversité en Polynésie française est énorme. Le gouvernement du Pays, ayant compétence en matière d’environnement depuis le statut d’autonomie interne de 1984, s’est engagé dans une stratégie et un plan d’action pour la biodiversité, visant à ce que 10% de la superficie terrestre soient protégés et effectivement gérés dans les 10 prochaines années. La Délégation à la Recherche, après avoir été pionnier dans la lutte contre le Miconia depuis 1988, s’est lancée dans un vaste programme d’inventaire et de valorisation de la biodiversité, en collaboration avec des organismes de recherche locaux, métropolitains (IRD, MNHN) et étrangers (Bishop Museum de Honolulu, UC Berkeley). Ses principaux objectifs sont de définir le statut actuel de conservation et la localisation précise des espèces endémiques, de caractériser et cartographier les habitats naturels les plus menacés, et de tenter de hiérarchiser les priorités de conservation. Si plusieurs questions d’ordre scientifique subsistent (choix des espèces-clés dans le fonctionnement des écosystèmes, des habitats et des taxons à préserver en urgence), l’Objectif 2010 ne pourra pas être atteint sans une sensibilisation des populations et une formation des autorités locales




