La valeur économique des êtres vivants

La protection de l’environnement étant très souvent vue comme une contrainte et un gaspillage, il est intéressant d’examiner la valeur économique des êtres vivants et de leur activité. Assez peu développée en France, cette approche l’est nettement plus ailleurs, notamment aux USA, et les résultats sont éloquents.

D’après « L’avenir de la vie », Edward O. Wilson. Sciences ouvertes, Seuil, 2003

Note de lecture réalisée par un adhérent de la Ligue ROC.

La biosphère fournit gratuitement à l’humanité une quantité de services : purification et stockage de l’eau douce, recyclage d’éléments chimiques, constitution des sols, retraitement des déchets, pollinisation des cultures, production de matériaux et d’énergie... En 1997, leur valeur sur l’ensemble de la planète avait été estimée à 33 000 milliards de dollars, alors que la somme des PNB de tous les pays réunis dépassait à peine la moitié de ce chiffre. Autrement dit, il faudrait tripler la richesse mondiale pour pouvoir produire artificiellement la valeur des services de la biosphère.

Moins théoriquement (car la disparition de la biosphère correspondrait immanquablement avec celle de l’humanité), des exemples locaux montrent l’intérêt économique de la préservation des écosystèmes. Ainsi, la ville de New York, à la fin du siècle dernier, a vu son approvisionnement en eau potable menacé suite à la pollution et à l’urbanisation croissantes des Monts Catskills voisins. Pour 1 milliard de dollars, la ville régla le problème en achetant des terrains forestiers, en restaurant les processus d’épuration naturels et en luttant contre la pollution. La construction d’une station d’épuration pour obtenir ce résultat aurait coûté 6 à 8 milliards, plus 300 millions d’entretien par an. De la même façon, la valeur économique représentée par les insectes et leur activité sur le seul territoire des USA a été estimée à 57 milliards de dollars par an. (A titre de comparaison, on estime qu’un investissement de 30 milliards de dollars pour la constitution de réserves pourrait suffire à préserver 70% des espèces actuellement vivantes).

Une autre question se pose alors : si effectivement la préservation des écosystèmes est économiquement rentable voire avantageuse, est-il pour autant nécessaire de les conserver intégralement, et ne pourraient-ils rendre les mêmes services tout en comportant moins d’espèces ? Autrement dit, est-il grave d’éliminer des espèces tant que l’on n’affecte pas l’écosystème ?

La réponse nécessita des études nombreuses et complexes, mais fait actuellement l’objet d’un consensus chez les scientifiques : C’est probablement oui. En effet, plus les espèces d’un écosystème sont nombreuses, plus ce dernier est productif (donc efficace et intéressant économiquement), et plus il est stable - c’est à dire que son activité est plus régulière, et qu’il se reconstitue aisément après une perturbation (tempête, incendie...). En éliminant des espèces, on le fragilise et on compromet ainsi la qualité des services qu’il rend. Cela est d’autant plus marqué que les êtres vivants entretiennent des relations qui les rendent interdépendants, et que la disparition de certaines « espèces-clés » peut en entraîner de nombreuses autres.

Un autre point à considérer est la valeur intrinsèque du vivant. Paradoxalement, une logique de profit à court terme peut justifier l’extermination des espèces, comme une mine d’or qu’on exploiterait le plus vite possible : En 1973, on a démontré que la capture des dernières baleines bleues, suivie du placement de l’argent, serait plus rentable que leur exploitation « durable ». Mais un tel calcul - mathématiquement implacable - commet une erreur théorique : il est basé sur la valeur de l’être vivant à un instant donné, valeur qui dépend exactement de l’usage que l’on en fait à ce moment.

Ainsi, une spéculation sur le prix de l’ivoire pourrait justifier l’élimination des éléphants, si on considère leur valeur sur la base de cette seule matière. Mais leur exploitation « durable », combinée à la valorisation de parties actuellement négligées (viande, os...), à l’écotourisme, voire à l’élevage comme bête de somme, pourrait à terme être plus avantageuse.

De plus, le monde vivant est un réservoir gigantesque d’information, encore incroyablement méconnu et sous-utilisé, notamment sur le plan pharmacologique. Environ 40% des médicaments vendus aux USA sont d’origine biologique. 85% des antibiotiques actuels proviennent des ascomycètes, groupe de champignons ne représentant que 2% des espèces vivantes - et dont on ne connaît vraisemblablement que 10% des espèces. La cyclosporine, principale substance pour lutter contre le rejet des greffes d’organes, a été découverte fortuitement chez un champignon microscopique anodin des montagnes norvégiennes. Depuis quinze ans, de nombreux médicaments, dont des anti-cancéreux ou des anti-VIH, ont été extraits d’espèces vivantes, et quantité d’autres le seront assurément à l’avenir - si les espèces qui les produisent ne sont pas exterminées avant... La valeur de chaque espèce vivante, en tant que bibliothèque d’information génétique, est simplement incalculable.

 


www.biodiversite2012.org

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