En quoi ces avancées dans la connaissance nous conduisent-elles à changer notre regard ?
Modestie face à la complexité et à l’immensité du vivant
Le premier changement de perspective, c’est peut-être que, face à l’immensité, la diversité, la variabilité, et la complexité du vivant, on prend conscience des lacunes actuelles de notre connaissance. Mais cela ne doit, en aucun cas, être un prétexte pour ne pas agir ou reporter les décisions. Faire preuve de modestie, et de prudence, ne peut que nous aider à vivre et à travailler avec la complexité.
Pour revenir au fonctionnement des écosystèmes, et c’est là toute la difficulté de l’écologie, on ne peut pas dire à priori que telle espèce est indispensable et que telle autre ne l’est pas. On commence pourtant à voir apparaître la notion d’« espèces clés de voûte », d’espèce « parapluie », etc. Il se crée tout un vocabulaire pour essayer de dire qu’il y a peut être certaines espèces qui sont plus importantes que d’autres.
Mais l’image que je prendrai ici c’est celle du jeu de Mikado : Dire qu’on peut retirer telle ou telle espèce de l’écosystème sans que ça ait trop de conséquence, c’est la même difficulté que de jouer au Mikado. Ça paraît facile en début de partie mais ça l’est de moins en moins quand on avance dans la partie. Donc, sans être dogmatique, il faut bien dire qu’aujourd’hui, que se soit retirer, ou d’ailleurs introduire une nouvelle espèce dans un écosystème, c’est un jeu dont les règles nous sont encore assez largement inconnues.
Un bel exemple nous est fourni par Hawaï, où on a créé un conservatoire botanique pour sauvegarder des espèces en danger dans d’autres îles du Pacifique, et où on a pu constater que certaines espèces végétales, par ailleurs en danger sur leur île d’origine dans des milieux qui semblaient similaires, devenaient envahissantes à Hawaï.
Coévoluer avec le vivant
L’autre changement de regard, c’est celui de cette nouvelle perception que nous avons d’écosystèmes dynamiques en évolution permanente, loin de la vision figée d’un état de stabilité idéal.

- Photo : Philippe Bore
Bien sûr, cette vision nouvelle des écosystèmes en mouvement et en interaction avec les activités humaines ne justifie pas n’importe quoi, ni n’importe quel type d’intervention ou n’importe quel type d’activité humaine. Mais elle nous oblige à concevoir une véritable coévolution avec les écosystèmes, guidée par l’idée de bénéfices réciproques. C’est-à -dire qu’il nous faut apprendre à cohabiter avec les autres espèces sur cette petite planète, et interagir positivement avec elles.
Protéger le vivant, tout le vivant, même le plus banal
Il est aussi important de comprendre que bien conserver la biodiversité, ce n’est pas, ou en tout cas pas seulement, la conserver en tant que telle et dans sa composition actuelle, mais que c’est surtout bien conserver son potentiel d’évolution. Et dans cet état d’esprit, la biodiversité dont on aura besoin demain, c’est celle qui est là , aujourd’hui à l’endroit où on est, ou en tout cas pas loin, même si elle nous semble banale.
On fait très attention aujourd’hui à ce qu’on appelle les pays « méga divers » ou les « hot spots », comme la Nouvelle Calédonie, les îles du Pacifique, l’Amérique centrale et toutes ces zones extrêmement riches en biodiversité. Il faut bien sûr les protéger, mais si demain nous devons, dans la Beauce, dans le Massif central ou en région parisienne, nous appuyer sur la biodiversité pour avoir d’autres activités, produire d’autres aliments ou bénéficier d’autres services écologiques, on le fera essentiellement à partir de la biodiversité qu’on aura conservée sur place.
Il est vrai que dans l’histoire de l’humanité on a beaucoup transplanté les espèces, et que par exemple les variétés cultivées en Europe aujourd’hui sont des plantes qu’on est allé chercher un peu partout dans le monde. On a construit une partie importante des activités humaines en « empruntant » de la biodiversité à d’autres endroits, mais il ne faudrait pas commettre l’erreur de croire que ces « hot spots » suffiront à eux seuls à être les greniers de la biodiversité de demain.
Souvent, quand on pense « intérêt » de la biodiversité, on pense biomédical et on se dit que le médicament de demain se trouve peut être dans la petite pervenche de Madagascar ou dans la petite fleur qui se trouve au sommet de la forêt tropicale. Ce n’est pas faux, bien sûr, mais ce n’est qu’une vision très étroite de l’importance de la biodiversité. On sait aujourd’hui que ce qu’on appelle les « services écologiques », qui sont en fait le bénéfice le plus important que nous tirons de la biodiversité, sont assurés essentiellement par la biodiversité locale, pour le meilleur et pour le pire.

Estimation économique des services rendus par les écosystèmes
(Costanza et al, Nature 387, 1997)
Et c’est donc en chaque point de la planète, et pas seulement dans les « points chauds » que nous devons nous saisir de la question de la conservation de la biodiversité dont nous aurons besoin demain.
Notre intérêt bien compris
Enfin, la fragilité du vivant, la « crise » de la biodiversité à laquelle nous assistons doivent nous conduire à agir, dans notre intérêt bien compris.
Je considère, et ce n’est qu’un point de vue personnel, que nous n’avons pas besoin d’aller chercher des modèles philosophiques alternatifs, même si cette quête est légitime et compréhensible, pour justifier la conservation de la biodiversité.
L’écologie profonde, par exemple, considère que l’espèce humaine n’est qu’une espèce parmi d’autres, qui n’a pas plus de droits que n’importe quelle autre espèce, et qu’elle disparaîtra un jour et donc se doit de laisser les lieux dans l’état de propreté où elle les a trouvés.
Je pense pour ma part, sans remettre en cause les autres motivations possibles, que l’intérêt bien pensé de notre espèce est conjoint et solidaire de celui des autres espèces vivant en même temps que nous sur cette planète. Un anthropocentrisme pragmatique devrait nous suffire pour considérer que la conservation de la biodiversité est une composante nécessaire de la poursuite de l’aventure humaine.



