Quels enseignements devons-nous en tirer pour passer à l’action ?
Le premier, et sans doute le plus important, est qu’il nous faut avoir une attitude responsable de gestion de quelque chose qu’on connaît peu et qu’on comprend encore très mal. Sans être tétanisé par la difficulté apparente de la chose, il faut bien comprendre qu’on va le gérer d’une manière très partielle et partiale. Il faut sans cesse garder à l’esprit ce qui est invisible derrière le visible.
Qu’est ce qui, à travers ce que je peux voir, à travers les indicateurs que je peux suivre, comme par exemple les indicateurs d’abondance pour les oiseaux, peut me permettre de déduire des choses sur ce que je ne peux ni voir ni déceler. Tout en faisant attention à ne pas biaiser les « thermomètres ».
Pour prendre un exemple précis que je connais, les Anglais, qui étaient préoccupés par la disparition de l’alouette des champs, ont constaté qu’elle avait besoin pour nidifier d’avoir des zones où l’herbe restait rase. Et donc ils ont préconisé aux agriculteurs, lorsqu’ils sèment le blé d’hiver, de relever le semoir tous les cent mètres, pour avoir une zone claire à intervalle régulier. Mais là le danger c’est que, alors qu’on continue à voir des alouettes des champs, le facteur qui faisait que l’alouette des champs disparaissait continue, sans qu’on puisse désormais le mesurer ni l’identifier. Et donc tout le reste, à part l’alouette des champs, continue à disparaître.
Voilà un bel exemple dans lequel on a, pour les meilleures intentions du monde, « cassé le thermomètre ».
Encore un fois, soyons modestes, car nous ne voyons les choses que par un « petit trou dans la porte ».
Peut-on, avant de poursuivre, revenir sur le terme de « gestion ». Ce mot n’est pas toujours consensuel quand on l’applique à la nature : Dans quel sens l’employez vous ?
Pour le moment, et malgré une intense réflexion, nous n’avons pas trouvé mieux que ce mot, qui n’est pas la panacée, et dont on sait qu’il plaît à certains et déplaît beaucoup à d’autres. Le concours reste donc ouvert pour trouver mieux.

- Photo : Plein Ouest
J’aime bien pour ma part le vieux mot français de « ménagement », qui a donné « management » en anglais, mais est aujourd’hui désuet, donc on ne peut plus vraiment l’employer. Mais il avait l’avantage de laisser entendre que la « gestion » sous-entend parfois une attitude prudente qui serait de laisser les choses évoluer sans vouloir intervenir. Autrement dit, il ne faudrait pas qu’on se limite à une vision très prométhéenne qui nous conduirait, en caricaturant, à transformer la nature en jardin à la française.
Mais ça veut dire aussi qu’on ne s’interdit pas des mesures d’intervention, en gardant à l’esprit qu’une des règles de base de la gestion, c’est de se poser toujours la question du retour d’expérience et du bilan de l’efficacité des actions engagées, sans négliger de regarder en face leurs éventuels effets pervers.
Pour prendre un exemple dans le domaine maritime, après quelques 50 années pendant lesquelles on y a déversé des millions et des millions d’organismes aquatiques (poissons, mollusques, crustacés) pour repeupler les mers, le débat fait toujours rage pour déterminer si ça a servi à quelque chose, voire si ça n’a pas eu d’effets pervers sur les stocks naturels. Et ceci malheureusement parce qu’au départ, on ne s’est pas donné les moyens de mesurer les impacts éventuels, positifs ou négatifs, d’une telle intervention, ni même de déterminer un « point zéro » qui permettrait une telle mesure ultérieurement.
Donc pour compléter cette notion de gestion, il faudrait l’entendre comme une gestion « prudente », et consciente que toute mesure peut être imparfaite voire ambivalente (comme on dit, « l’enfer est pavé de bonnes intentions »), tout en appliquant un principe de réalité, pour tenir compte du fait que l’écosystème n’est pas quelque chose de « figé » dans un optimum, et que toute intervention n’est pas forcément néfaste. Dans cet esprit, on peut alors parfois donner un petit « coup de pouce » pour aider un écosystème à retrouver sa dynamique, ou une espèce en état critique à restaurer l’effectif minimum qui lui permettra de retrouver son potentiel d’évolution.
Le terme « ménagement » permettait, en ce sens, d’exprimer l’idée que la gestion, c’est un peu du jardinage. Tous les jardiniers savent bien que l’essentiel du travail, c’est la plante qui le fait, et que malgré nos petites interventions, pour tailler, désherber, protéger et accompagner, on constate souvent que le plus beau jardin c’est celui auquel on n’a pas touché pendant trois semaines, et où on se dit en rentrant « Comme ça a bien poussé ! »
Maintenir et pérenniser les services écologiques
La deuxième leçon, c’est tout ce qui touche à la notion de « services écologiques », ou services non marchands rendus par la nature, et qui doit nous faire changer la vision que nous avons des services rendus par la biodiversité. Nous percevons principalement ces bénéfices par les aliments, les médicaments ou les matériaux que nous tirons du vivant. Cette vision là est parfaitement justifiée, et elle est bien sûr la plus visible parce qu’elle permet de nombreuses activités humaines. Mais elle ne représente, d’après des évaluations récentes, qu’une toute petite partie des services rendus par la biodiversité.
Les services écologiques, comme le stockage du carbone, ou la régulation des bassins hydriques, ne se voient pas, et ne sont souvent chiffrables que quand on les a perdus, et qu’on doit les remplacer.

- Photo : Richard Blackbourn
C’est le cas par exemple du bassin Seine-Normandie, qui a perdu en vingt ans 50% de ses prairies et zones humides, sans que l’impact économique soit immédiatement perceptible, et dont on ne commence à voir les effets que quand il faut financer des équipements de prévention ou de rétention des crues, en remplacement des services qui étaient rendus gracieusement par ces prairies et zones humides.
Les services écologiques se forment sur le temps long, et ceux dont on bénéficie aujourd’hui sont souvent le résultat d’une longue évolution qui a eu lieu dans le passé. Il faut bien comprendre, par exemple, que toute la révolution industrielle s’est fondée en « décapitalisant » du service écologique de la planète, en puisant abondamment dans un réservoir qui s’est constitué pendant des périodes très longues. On peut aussi voir le Viaduc de Millau sous cet angle, et le béton, l’acier ou l’énergie qui ont été nécessaires à sa construction ne sont que le résultat de processus écologiques qui s’étalent sur des millions, voire des milliards d’années.
C’est donc une vision du très long terme qu’il nous faut intégrer pour continuer à entretenir ces services écologiques aujourd’hui, pour l’avenir de la planète et la poursuite de l’aventure humaine. Autrement dit, ça suppose d’adopter un état d’esprit de solidarité intergénérationnelle.
C’est évidemment beaucoup plus difficile à intégrer dans la prise de décision que se qui pourra avoir un impact immédiat, ou du moins au cours de notre vie. A ce titre, on se sent beaucoup plus motivé par l’espoir de trouver dans la biodiversité le futur médicament qui permettra de guérir le cancer, sachant que, statistiquement, nous avons une chance sur trois de mourir d’un cancer.
Et pourtant, ce changement de regard sur la biodiversité et ses bénéfices pour l’humanité, cette compréhension du rôle des services écologiques et cette appréhension du « temps long », doit nous apprendre à considérer avec plus d’intérêt ce qui nous semble « banal ». Comme pour l’eau, dont la valeur réelle n’est souvent perçue qu’en situation de pénurie, l’abondance apparente des services écologiques ne doit pas nous conduire à en minimiser la vraie valeur.
C’est « ici » qu’il faut agir
Le troisième enseignement, lié à la question du « local », est qu’il faut qu’on renonce à l’idée qu’il y a des gens « ailleurs » qui s’occupent ou qui doivent s’occuper de la biodiversité. On pourrait avoir l’impression, notamment à travers la télévision, que le biodiversité c’est d’abord et surtout dans des endroits remarquables et éloignés. Et le risque lié à cette impression, ce serait de ne pas « socialiser » la biodiversité, de ne pas la comprendre comme un bien commun, et de laisser croire qu’il suffirait de mettre sous scellés des endroits bien choisis, sous garde vigilante, pour la protéger.
C’est le même problème avec les ressources génétiques. On se rassure en protégeant dans des « Fort Knox » des collections génétiques sous forme de graines ou de tissus congelés, bien rangés dans les tiroirs, en se disant que, quoi qu’il arrive sur la planète, on pourra toujours aller les y rechercher. Mais tout a basculé quand on a commencé à comprendre mieux le phénomène des coévolutions, et, lorsqu’on a voulu réutiliser ces échantillons préservés, qu’on s’est rendu compte qu’ils n’étaient plus du tout adaptés aux conditions actuelles et notamment aux nombreux bioagresseurs (virus, bactéries, champignons, ravageurs) qui eux, n’avaient pas été figés et avaient continué à évoluer.
Donc ces variétés mises entre parenthèses dans les tiroirs des collections génétiques étaient devenues extrêmement sensibles à ces nouvelles agressions, et se retrouvaient, comme le Colonel Chabert, totalement inadaptées à ce nouvel environnement dans lequel elles étaient subitement projetées !

Ce constat a d’ailleurs permis de faire évoluer les schémas d’amélioration génétique et de modifier les pratiques, en intégrant la biodiversité in situ, celle qui nous entoure au quotidien, dans les plans de gestion. D’où de nouveaux courants de pensée, comme la sélection participative, la gestion durable des ressources génétiques, etc. Avec là une nouvelle difficulté, d’ordre politique au sens large, venue du fait que cette attitude « vertueuse » de conservation génétique à long terme est parfois pénalisante à court terme parce qu’elle freine un peu l’efficacité du travail du sélectionneur.
Autrement dit, dans une logique de marché, les entreprises qui adopteront ces pratiques vertueuses risquent d’être celles qui disparaîtront en premier.
Et c’est là un problème classique de politique publique, de chercher comment compenser ces effets de concurrence par les instruments disponibles (mesures incitatives, fiscalité, etc.) pour faire évoluer les pratiques.
Bien communs et biens « hybrides »
Il y a en somme, dans un bien comme une semence, une double dimension : l’une privée, permettant de faire du commerce et du profit, l’autre d’intérêt général, qui est de préserver la biodiversité et son potentiel d’évolution. A ce titre, le propriétaire d’une semence devient donc en quelque sorte délégataire d’une mission de service public, pour laquelle il serait légitime qu’il soit rémunéré en compensation. Au même titre d’ailleurs qu’il est légitime de rémunérer un agriculteur lorsqu’il va contribuer à entretenir des services écologiques positifs.
On sait par exemple, et j’ai récemment travaillé sur le sujet, que la disparition des haies est l’une des causes des difficultés des abeilles en été, en les privant des ressources, notamment en pollen, qu’elles pouvaient y trouver lors des floraisons estivales. La restauration des haies permettrait donc de restaurer des services écologiques, notamment de contribuer à une meilleure pollinisation. Pourquoi l’agriculteur devrait-il supporter seul le coût de la restauration de ces haies diversifiées, alors que le service écologique ainsi restauré bénéficiera à la collectivité dans son ensemble ? Il serait dans cet esprit logique de le rémunérer pour ce service rendu.
Il est donc important de trouver un moyen d’internaliser ces aspects environnementaux dans les activités économiques.
Dans le domaine de la biodiversité, on va très souvent trouver des biens « hybrides », c’est à dire des biens qui pourront être appropriés et faire l’objet tout à fait légitimement d’une activité privée et rémunératrice, tout en ayant aussi une dimension de bien collectif, obligeant à internaliser des objectifs non strictement privés. Et cette « dualité » apparaîtra dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse des pêches, des forêts, de l’amélioration génétique, la fertilité des sols, etc.
Ce qui nécessite que les formes d’appropriation soient éthiquement bien construites. C’est d’ailleurs pour cela que je suis opposé au brevet sur le vivant. Pas parce que je suis, par principe, opposé au brevet, mais parce qu’il ne reflète pas assez cet équilibre et fait trop pencher la balance du côté de l’appropriation privée, ce qui freine la possibilité d’internaliser la dimension « bien commun » du vivant.
Un courant économique émergent commence d’ailleurs à intégrer ces éléments nouveaux, comme la contribution des services écologiques à l’économie humaine, cette idée de « biens hybrides » ainsi que la notion d’externalités (effets positifs ou négatifs des activités humaines sur l’environnement).
En sortant de la confusion classique entre valeur et prix, qui pose souvent problème dès qu’il s’agit d’environnement, ce courant réfléchit aux moyens et aux instruments, permettant d’internaliser dans les activités économiques la nécessaire conservation du potentiel d’évolution du vivant et la pérennisation des services écologiques.



