Quelles natures pour quelles protections ?

Par Maurice Wintz

(Ce texte est extrait de l’ouvrage collectif "Pour la Biodiversité - Manifeste pour une politique rénovée du patrimoine naturel", publié aux éditions A. Venir - 2005)

Résumé :
Considérant que :
- Un développement soutenable n’est possible qu’en s’appuyant sur une nature fonctionnelle capable de rendre certains services « gratuits » à la société (épuration, aliments...),
- Une nature spontanée et disponible est indispensable pour permettre une expérience concrète des individus avec la nature et donc une compréhension sensible de celle-ci par la société,
la nature doit pouvoir exprimer ses potentialités, ce qui suppose que la société lui laisse suffisamment de marges de manœuvre. L’enjeu n’est pas seulement de conserver la nature du passé (d’autant que l’état existant n’est souvent pas satisfaisant), mais de permettre la nature du futur en prévoyant des espaces de développement dans les schémas d’aménagement. Il faut donc intégrer la prospective dans la démarche de protection.
Démarche qui par ailleurs, engage la société dans son ensemble, il faut donc aussi y intégrer l’engagement citoyen et associatif.

Curieusement, alors que l’on voulait croire que la croissance de la population et des moyens techniques de l’humanité allaient permettre la maîtrise totale de la planète et de ses ressources, la nature, que l’on croyait avoir évacuée de la destinée humaine, fait sa réapparition sur la scène politique à diverses échelles : changement climatique, crises énergétiques, régression de la biodiversité, problèmes environnementaux locaux... Il apparaît d’emblée à l’évocation de ces différentes catégories de problèmes, que la question de la nature est extrêmement complexe et qu’elle articule des dimensions multiples, voire contradictoires. Une des difficultés vient du mélange des catégories de problèmes et du rôle qu’y joue la subjectivité dans leur perception. De manière générale, si les problèmes liés aux changements globaux sont relativement objectivés quant à leurs causes et conséquences, et quant aux remèdes à apporter, il n’en est pas de même quant aux questions locales comme par exemple la protection de tel ou tel milieu naturel. En d’autres termes, s’il est assez facile d’inférer des changements politiques et économiques nécessaires à la survie de l’humanité suite aux changements globaux, il est beaucoup moins aisé d’établir un lien direct entre un projet de protection d’un espace naturel et son caractère indispensable pour la population locale, par rapport par exemple à d’autres enjeux de type économiques. Cela revient à dire que la protection de la nature locale, qui nous intéresse ici semble beaucoup plus du domaine de choix politiques, selon la subjectivité de tel ou tel acteur que de celui de la nécessité absolue.

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Photo : Plein Ouest

C’est à cette question que nous souhaitons apporter quelques éléments de réflexion dans le cadre de cet article, à savoir, pourquoi, comment et avec qui protéger la nature dans notre société occidentale et française en particulier ?

Pourquoi protéger la nature ?

La question peut sembler saugrenue pour des personnes qui sont engagées depuis de nombreuses années dans cette démarche, en ayant souvent été sensibilisées par la rapide dégradation des milieux et paysages qui ont marqué leur enfance. Elle n’est pourtant pas si simple et nous allons essayer de montrer pour quelles raisons.

Tout d’abord, la nature n’est pas une chose évidente qui se donne d’elle-même. Dans les démarches de protection qui sont engagées, ce n’est jamais la nature elle-même qui demande à être protégée, mais bien des humains qui estiment, en fonction d’un certain nombre de critères, qu’elle doit l’être à un moment et en un lieu donnés. Ce que nous nommons nature est en fait une entité à plusieurs dimensions.

Du point de vue concret et objectif, la nature, dans notre contexte occidental, est, quel que soit son degré de naturalité, une combinaison de deux dynamiques :

- la dynamique proprement naturelle, qui a préexisté à la société humaine, et qui continue de s’exprimer aujourd’hui en fonction des conditions climatiques, écologiques et... sociales d’un moment et d’un lieu donnés,

- la dynamique sociale, résultat de conditions socio-économiques et techniques, mais aussi de rapports de force entre groupements sociaux à un moment donné, qui va orienter la dynamique naturelle d’une certaine façon.

De ceci découle que la nature locale qui nous environne est une réalité changeante dans le temps, aussi bien du fait de ses propres dynamiques que de celles de la société. Ainsi, il est trivial de constater que la nature que côtoyaient les Celtes, n’est pas la même que celle des Mérovingiens ou encore celle de la Renaissance ou de notre époque. Mais alors, quand on parle de protéger la nature, de quelle nature parle-t-on ? De celle qui a existé au temps des Celtes ou de la Renaissance, ou de celle, un peu mythifiée, qui correspond à nos souvenirs d’enfance et à une société dont l’extension urbaine était nettement moindre et dans laquelle une population agricole (encore) nombreuse pouvait pratiquer une polyculture-élevage adaptable aux conditions socio-écologiques locales ? On voit bien que protéger la nature signifie faire des choix pour un type de nature parmi d’autres possibles et que ce choix repose également sur des critères subjectifs.

Nous approchons ici la deuxième caractéristique de notre rapport à la nature. La nature est certes une réalité objective, mais elle est également une réalité subjective, donc perçue différemment selon les acteurs sociaux et les époques, et cette perception changeante influence les projets et les modes d’intervention ou de protection qui s’y appliquent. Pour illustrer cette dimension, nous proposons un rapide survol de l’évolution des différentes conceptions et outils de protection de la nature qui sont apparus depuis la fin du 19ème siècle en fonction des acteurs, du contexte social et des perceptions liées.

Les premières actions de protection de la nature correspondant à peu près à l’acception actuelle de ce terme remontent au 19ème siècle. [...] Ces premières ébauches de mouvement de protection de la nature, [...] porteuses de représentations du monde et de la nature diverses et même contradictoires, ont obtenu un certain nombre d’avancées législatives témoignant de leur influence. Ce mouvement d’opinion de la seconde moitié du 19ème débouchera sur une loi, celle du 21 avril 1906 sur "la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique". (loi qui sera réformée en 1930, et qui est toujours en vigueur). La nature qui est ici protégée est une nature esthétique, considérée comme un patrimoine culturel, que son origine soit anthropique (la campagne cultivée, paysagèrement harmonieuse) ou naturelle (la montagne ou la forêt "sauvages"). Nous pensons que la nature que l’on protège à cette époque est une nature que l’on considère soit comme utile à l’homme (la forêt ou les insectes et oiseaux utiles à l’agriculture), soit comme esthétique, mais toujours dans la mesure où elle ne se heurte pas au développement de la société. [...] La nature reste dans bien des cas une ressource ou un obstacle à exploiter ou à contraindre.

Une deuxième phase de protection va apparaître dans les années 1950/1960, suite à l’accélération de l’industrialisation des Trente Glorieuses, où la plupart des grandes associations régionales de protection de la nature aujourd’hui représentatives ont été créées [...]. La nature devient progressivement une entité en soi, parfaitement autorégulée, dans laquelle l’homme n’est qu’un élément perturbateur. Il n’est pas étonnant dès lors de constater que les mesures législatives de protection de la nature de cette période sont des mesures de type parcs nationaux ou réserves naturelles qui permettent d’interdire ou de réglementer les activités humaines sur un territoire donné au nom de la préservation des caractéristiques biologiques ou écologiques de celui-ci.

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Photo : Plein Ouest

Les acteurs de cette approche sont essentiellement des scientifiques ou naturalistes autodidactes, [...] qui ont fini par créer des associations ad hoc.

La troisième période, qui s’ouvre dans les années 1990, est marquée par deux évolutions essentielles :

- La première consacre l’institutionnalisation des politiques environnementales, en faisant de l’environnement [...] un champ normatif qui s’impose à tous. Dans le domaine de la protection de la nature, nous allons assister à un nouveau changement dans la perception de la nature [...]conduisant à la remise en cause progressive de l’idée d’une nature autonome dont la protection suppose le retrait des activités humaines. Se développe au contraire l’idée d’une nature qui est avant tout le résultat d’une histoire et de l’activité humaine. [...] Protéger tel ou tel milieu (correspondant à un moment donné de l’histoire imbriquée de la nature et de la société) est donc avant tout un acte politique et non pas scientifique.

[...] Cette conception aura plusieurs conséquences :

- La nature étant un produit de l’activité humaine, n’importe quel intervenant sur un espace quelconque est donc potentiellement "producteur" de nature : l’agriculteur, le forestier, le carrier, l’urbaniste...

- La protection ne peut se faire sans ces acteurs, d’ailleurs on ne protège plus la nature, mais on gère des activités humaines productrices de nature, du coup, les associations se retrouvent marginalisées dans le domaine qu’elles avaient largement contribué à faire émerger.

On le voit à travers ce rapide rappel, la nature prend des dimensions variées selon les acteurs et les époques, ce qui pourrait conduire éventuellement à remettre en cause l’idée même de protection de la nature. [...] Il nous semble toutefois qu’il y a au moins trois raisons principales qui justifient, malgré les limites « locales » évoquées, la poursuite d’une stratégie de protection de la nature.

Décoloniser la nature pour un développement soutenable

Un développement soutenable nécessite à notre sens une nature fonctionnelle sur laquelle s’appuyer. Les raisons à cela sont, à notre sens, liées au fait que notre société occidentale-mondiale est caractérisée par deux tendances principales :

- La croissance économique, telle que nous la pratiquons, implique une intervention de plus en plus forte des processus naturels par la société. Nous cherchons à maîtriser de plus en plus de domaines ou de processus de la nature, par exemple en agriculture ou dans les biotechnologies. Mais ce contrôle des processus naturels demande une consommation globale de plus en plus importante d’énergie (sous forme de travail, de matières premières ou de produits synthétiques) pour maintenir en fonctionnement les processus colonisés (par exemple pour préserver les variétés agricoles sélectionnées des parasites ou des espèces concurrentes).

- La quantité globale d’énergie consommée par la société humaine augmente continûment, à la fois pour soutenir les colonisations évoquées ci-dessus, et pour assurer la complexification croissante de notre société. Ceci a pour conséquences les problèmes environnementaux globaux connus : épuisement des ressources, changement climatique, ...

Dans cette optique, nous pensons qu’une des pistes vers un développement soutenable (c’est-à-dire à consommer moins d’énergie et de ressources, et à générer moins d’émissions) pourrait consister à « rebasculer » un certain nombre de processus colonisés vers la nature. L’idée étant que la nature pourrait (re)prendre en charge, d’une certaine façon gratuitement et sans apport énergétique artificiel, un certain nombre de fonctions de production ou d’épuration pour notre compte. On peut penser par exemple à une agriculture extensive et écologique qui utilise au mieux les cycles naturels plutôt que de chercher à maîtriser certains processus par la chimie ou les biotechnologies. [...] Une telle démarche nécessiterait d’une part une réduction de la consommation (pour ne pas surcharger les capacités de régénération de la nature), mais également une proportion importante de milieux naturels fonctionnels, non exploités ou exploités extensivement. Dans ce sens, une politique conséquente de protection de la nature ne servirait pas seulement à la biodiversité, mais aussi au développement de la société.

Retrouver l’expérience de l’altérité

Une autre caractéristique de notre société occidentale mondialisée est ce que nous pourrions appeler le paradoxe du rapport socio-individuel à la nature. D’une part, les interactions entre la société et la nature n’ont jamais été aussi intenses dans l’histoire humaine qu’aujourd’hui. Au point que les activités humaines influencent les dynamiques globales de la planète (climat), et que l’on ne sait plus faire la différence entre ce qui relève de la nature et ce qui relève de la société. [...] D’autre part, la distance entre la plupart des individus de notre société et la nature concrète n’a elle non plus jamais été aussi grande. Le premier « écosystème » de l’individu est d’abord la société elle-même, et vivre et se développer dans cette société mobilise l’essentiel des connaissances et des énergies ; il reste peu de place pour une expérience de la nature. [...] Tout se passe comme si la société globale avait délégué le rapport direct et concret à la nature à quelques spécialistes (agriculteurs, forestiers, exploitants des ressources énergétiques, scientifiques, associations de protection de la nature...), laissant l’immense majorité des individus se détacher de la nature ou la vivre par procuration (à la télévision) ou de manière contemplative et mythifiée (les promenades du week-end). [...] La nature fréquentée par les individus « non spécialistes » est une nature jardinée, pacifiée qui développe une représentation mythifiée de celle-ci, et occulte une compréhension directe. Comment, dans ces conditions, notre société peut-elle inventer un développement soutenable, si elle n’a pas en elle, à travers la majorité de ses individus, la connaissance et la compréhension de cette nature sur laquelle elle construit son développement ?

La culture n’est pas que l’accumulation de techniques (celles des spécialistes), mais intègre également une compréhension sensible du monde. Il faut par exemple que les artistes puissent « sentir » la nature dans toutes ses dimensions et s’exprimer sur notre rapport avec elle. Ce qui suppose que cette nature soit encore accessible dans notre monde occidental !

C’est là, selon nous, la deuxième raison majeure pour protéger la nature. Une nature sauvage, spontanée, comme expérience de l’altérité et comme support fondamental de compréhension de notre rapport au monde. Cette nature là ne peut pas être qu’une nature jardinée et policée, mais doit être inattendue, exotique... Pourquoi organiser de longs voyages polluants pour rechercher l’exotisme de la nature alors que nous pourrions la laisser se réinstaller sans peine à nos portes et stimuler nos paysages tellement banalisés !

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Photo : Plein Ouest

Laisser la nature inventer son futur

Suite de ce que nous venons de voir, il nous semble utile d’ajouter une troisième motivation pour protéger la nature : celle de lui laisser la capacité d’exprimer ses potentialités. L’histoire de l’évolution de notre société s’est traduite par une colonisation de plus en plus large de pans de la nature. Ou, comme le dit joliment Otfried Höffe : « Demain ou après demain, l’on pourrait fort bien rendre utilisable la part de nature qui pour l’heure est encore "inviolée". C’est pour cette raison qu’elle fait déjà aujourd’hui potentiellement partie de la société ; elle est de la "culture en réserve" (...). Hier la nature était cette vaste mer sur laquelle nous trouvions ça et là quelques îles de culture. Aujourd’hui c’est une culture impérialiste qui réduit la nature à quelques îlots relictuels de plus en plus rares et petits. »

L’évolution de la nature dépend de plus en plus de l’évolution de la société plutôt que de ses dynamiques propres, que ce soit dans les parties de la nature exploitées ou même dans la plupart de celles qui sont aujourd’hui protégées. Dans ce contexte, les capacités « d’invention » de la nature sont de plus en plus limitées. Nous pouvons bien entendu jouer au démiurge et nous dire que nous allons nous substituer (en plus et en mieux !) à cette inventivité de la nature. C’est ce que nous faisons dans le cadre des aventures nucléaires et génétiques. Mais nous pouvons également considérer qu’il serait dommage de se passer des innovations futures potentielles d’une nature spontanée. Ceci à la fois pour que la nature trouve des ressources pour maintenir sa complexité malgré les changements globaux que nos activités font subir aux écosystèmes. Et pour qu’elle puisse continuer à « inventer son futur ». Mais pour cela, il faut encore que cette nature puisse s’exprimer dans des espaces et des fonctionnalités suffisamment vastes, plus vastes en tous les cas que les quelques pourcentages de notre territoire actuellement « protégés ».

Protéger, gérer ou conserver ?

Après ces quelques explications sur le « pourquoi » de la protection de la nature, arrêtons nous un instant sur le « comment » :

- Quelles sont les valeurs véhiculées par les termes utilisés par certains acteurs ?
- Quelle approche proposer, découlant des analyses ci-dessus ?

La nature des mots, les mots de la nature !

Si l’on considère que l’évolution sémantique n’est jamais neutre, mais qu’elle est porteuse de changements de valeurs, il est intéressant de noter les tendances dans l’usage de quelques mots clés. Alors que le terme de « protection » était largement dominant dans les premières phases de la protection de la nature, il tend à être supplanté depuis quelques années, selon les acteurs concernés, par « conservation » (par exemple les Conservatoires d’espaces naturels) ou « gestion » (par exemple l’Etat ou les collectivités).

Nous souhaitons réflechir sur les implications de l’utilisation de ces trois termes et plus particulièrement sur les choix de rapport à la nature dont ils sont, souvent implicitement, porteurs.

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Photo : Plein Ouest

Le terme « gestion » révèle assez nettement la volonté de maîtrise de plus en plus affirmée de la société sur la nature. Après une phase « dichotomique » dans laquelle s’opposaient d’un côté l’exploitation, de l’autre la protection de la nature, on passe progressivement à la gestion de cette nature. Le glissement sémantique vers ce terme traduit à notre sens une mainmise de plus en plus générale sur l’espace ou la nature, c’est-à-dire une intervention dans des domaines de plus en plus nombreux et larges. Alors que l’exploitation concerne plus particulièrement des interventions relativement localisées ou centrées sur une ressource donnée (on exploite une carrière ou une forêt), la gestion suppose une intervention plus généralisée qui demande également une connaissance plus approfondie des mécanismes de fonctionnement de la nature. Elle se traduit en fait par une action plus fine, mais concernant davantage de domaines. D’ailleurs, si l’on se réfère à l’étymologie, on constate que gestion est parente de belligérant ou d’ingérence ! La gestion suppose des objectifs, qui sont nécessairement définis, plus ou moins démocratiquement, par la société. Elle s’oppose donc, d’une certaine manière, à la spontanéité de la nature, et donne à l’inverse l’illusion du contrôle de la nature par la société. En fait, la réalité est bien plus complexe : même dans la nature domestiquée, nous ne contrôlons ou gérons qu’une faible part des mécanismes que nous utilisons. Les moineaux et les mésanges qui vivent en ville ne sont pas « gérés », et pourtant ils existent ! Bien entendu, l’intervention de la société sur des espèces ou des espaces naturels est souvent présente (quand l’expansion humaine rencontre de la nature spontanée, ou quand l’expansion de la nature -grand cormoran par exemple- rencontre la société). On peut appeler cela de la gestion, sans pour autant tomber dans l’illusion d’une nécessité ou d’une maîtrise absolues.

Quant à la notion de « conservation », elle évoque le fait de maintenir en bon état, de préserver de l’altération, de la destruction. Dans ce cas, l’approche peut contenir une dimension fixiste qui cherche à maintenir un milieu dans un état donné. Ceci nous semble renvoyer à au moins deux problèmes. D’une part, la conservation en bon état laisse à penser que la nature à conserver est encore suffisamment présente et « vivante » pour qu’il suffise de conserver l’existant. Cette vision occulte la dimension prospective qui devrait nous faire penser la nature en termes de reconquête et de restauration, car la situation actuelle n’est justement pas satisfaisante. La conservation évoque la muséographie qui maintient « artificiellement » (pour des raisons telles que l’éthique, la connaissance, la tradition...) des témoins du passé. Or, rien n’est plus éloigné de notre besoin actuel que la conservation figée de morceaux de nature du passé. La nature à protéger ne peut être qu’une nature dynamique et évolutive, accompagnant notre propre développement dans le cadre d’une co-évolution « partenariale ». Le second aspect que véhicule le terme de conservation concerne le souci de maintenir les espaces protégés dans un état donné (souvent en luttant contre les propres dynamiques spontanées de la nature !) qui relève essentiellement d’un choix subjectif des acteurs impliqués dans la gestion. Une des difficultés vient ici du fait que l’on cherche à préserver des milieux issus des interactions entre la nature et une société donnée à un moment donné (en gros la société paysanne que l’on a connue jusque dans les années 1950). Or, ces interactions ont eu lieu sur l’ensemble du territoire et ont produit toute une mosaïque de situations et de co-évolutions tissant un très vaste réseau interconnecté. Et l’on cherche à conserver aujourd’hui cette diversité de situations sur quelques territoires relictuels avec pour double effet figer des situations et de se tromper d’enjeux (qui se situent sur les 95 % du territoire non protégés).

Dans ce contexte, le terme de « protection », qui semble un peu désuet aujourd’hui, nous paraît au contraire garder une certaine pertinence car il permet d’intégrer aussi bien la notion de préservation de l’existant que celle, tout aussi fondamentale, de potentialité d’évolution spontanée. En effet, protéger signifie tout autant « aider de façon à mettre à l’abri d’un danger », que « favoriser la naissance ou le développement ». Dans cette acception, protéger la nature revient à la préserver de certaines dégradations, mais sans la figer, en lui permettant de développer ses propres potentialités. Protéger la nature suppose donc impérativement de se projeter dans l’avenir et non dans le passé. D’imaginer la place que nous voulons accorder à une nature spontanée. Cette démarche nous semble indispensable, car ne pas le faire et ne considérer que la nature « pilotée » par la société reviendrait par exemple :

- à ne pas pouvoir intégrer le retour spontané de certaines espèces comme le loup (ou alors à ne pouvoir le concevoir que sous forme de réintroduction),

- à considérer essentiellement les milieux naturels sous leur angle utilitaire et éventuellement à négliger la responsabilité éthique que nous avons devant des êtres et des choses qui nous ont précédé dans l’histoire de la vie. Si la nature n’est qu’une création humaine, sa dégradation n’est finalement que la transformation d’un état social en un autre, et peut alors se justifier sous n’importe quel impératif. Or, une telle option n’est tenable, ni éthiquement, ni écologiquement, y compris pour l’avenir de la société humaine,
- à surestimer le rôle de la société humaine dans les dynamiques naturelles qu’elle exploite. En détournant des dynamiques naturelles à son profit (par l’agriculture ou les prélèvements de ressources), la société ne colonise en fait qu’une petite partie des processus naturels qui sont à l’œuvre. Dans la culture et l’élevage des plantes et animaux domestiques, nous ne maîtrisons qu’une infime partie de ces processus naturels : notre volonté et nos intentions humaines ont peu de prise sur la dynamique de germination ou de reproduction du maïs ou des vaches, ni sur leurs multiples interrelations avec leur milieu environnant (sol, air, bactéries digestives...),
- à sous-estimer l’importance de la biodiversité "spontanée" dans le fonctionnement de la vie. La faune, la flore, la fonge, les bactéries constituent des réseaux d’interactions et de dynamiques infiniment complexes dont beaucoup d’éléments échappent à notre connaissance et qui participent pourtant "gratuitement" à la possibilité d’existence de notre société actuelle et future.

La prospective, pour permettre l’imprévu

Protéger la nature et lui accorder une place pour la spontanéité ne veut pas dire qu’il faut créer une sorte d’apartheid entre d’une part la société et les espaces qu’elle exploite, et d’autre part la nature sauvage. Cela suppose de prévoir des espaces d’expansion pour la nature, comprenant des degrés de naturalité divers selon les situations, répartis en mosaïque sur l’ensemble du territoire. On peut parfaitement prévoir des espaces d’exploitation intensive si ceux-ci sont intégrés dans un réseau d’espaces extensifs ou spontanés.

Une telle approche devrait reposer sur une logique territoriale et prospective, à savoir, définir et valider collectivement (par exemple dans des schémas) des objectifs prioritaires (intégrant la protection mais aussi la restauration des écosystèmes) appliqués à certains territoires. Une fois ces objectifs connus et entérinés, les outils réglementaires ou contractuels deviennent des moyens, qui peuvent alors être divers, au service de ces objectifs.

La grande lacune des politiques actuelles tient essentiellement au fait que, en l’absence de cadre programmatique défini, elles se placent davantage dans un système de mise en œuvre de procédures administratives que de définition et de respect d’objectifs démocratiquement fixés. Le patrimoine naturel n’est pas conçu comme un ensemble dynamique et fonctionnel dont on sait mesurer la qualité et pour lequel on sait définir des objectifs de "naturalité" territorialisés. Il est abordé par des procédures que l’on empile ou juxtapose, dont on sait définir (environ) la qualité intrinsèque (à partir des inventaires), mais pas nécessairement la pertinence par rapport à des objectifs globaux et à long terme. De ce fait, chaque procédure de classement devient un objectif en soi, alors qu’elle devrait être un moyen.

Cette approche par territoires et par objectifs permettrait également d’intégrer dans la démarche, non seulement les « centres » de biodiversité, mais aussi la nature dite ordinaire. Par ailleurs, la démarche prospective est indispensable si l’on souhaite que la protection de la nature se traduise par une amélioration de l’existant et non pas sa simple conservation. Elle seule permet de confronter de manière à peu près équilibrée des orientations contradictoires, telles que la protection-promotion de la nature et les politiques sectorielles d’aménagement.

Si Aujourd’hui, la plupart des politiques sectorielles font l’objet de réflexions prospectives qui permettent de prévoir les besoins en termes d’aménagement, on constate l’absence de documents équivalents du côté de la protection de la nature. Les orientations stratégiques sont donc décidées sans que les intérêts de la protection de la nature ne soient pris en compte puisqu’ils ne sont pas connus. A l’inverse, si les territoires de nature à protéger aujourd’hui et dans le futur faisaient l’objet de documents de même nature que ceux des politiques sectorielles, il serait possible de confronter, dès le stade de la réflexion prospective, les éventuelles contradictions et d’arbitrer en connaissance de cause, dans le cadre d’un débat démocratique. Dans ce cas, la nature « n’interviendrait » pas en fin de processus, quand tout a déjà été décidé, mais elle « participerait » pleinement à la discussion.

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Photo : Pascal Farcy

Une telle approche, plutôt que de raisonner dans le cadre contraint et figé de la préservation de l’existant, permettrait de libérer des perspectives à la fois pour le développement spontané de la nature, et pour une reprise de contact entre les individus et la nature.

Pour une nature citoyenne

En conclusion, nous souhaitons évoquer le rôle fondamental que joue le monde associatif dans la protection de la nature. Historiquement et au moins jusqu’à la mise en œuvre de la Directive Habitats, la plupart des projets de protection des espaces naturels est issue du monde associatif. Certes, depuis les origines de la protection de la nature, le contexte a profondément changé. Les premiers projets ont plutôt été « arrachés » à force de luttes citoyennes dans une phase où l’environnement était du domaine de la revendication. Aujourd’hui, du fait de ces mobilisations et des évolutions internationales, l’environnement et la protection de la nature appartiennent au domaine normatif et sont intégrées dans les politiques publiques. Du coup, le rôle des associations s’est également transformé. Il a suivi l’évolution classique de la plupart des mouvements sociaux passant de la phase innovante de la création à l’institutionnalisation. Les associations se créent pour suppléer des carences du secteur public ou du secteur marchand ; ici, la protection de la nature. Ce faisant, elles créent progressivement un champ d’activités, notamment en sollicitant des aides publiques. Les crédits publics octroyés année après année finissent par générer des services spécifiques dans les collectivités, et dans certains cas par produire des activités solvables sur le marché. Parallèlement, l’activité associative, souvent bénévole au départ, se professionnalise en se développant, et les associations se trouvent liées à cette activité pour assurer leur propre pérennité. La question qui est posée ici est celle de la place et du rôle des associations dans la société. Les réponses, variables selon les acteurs, structurent fortement les relations entre associations et collectivités. Du côté des collectivités, la tendance générale est plutôt de considérer les associations comme des prestataires dont la mission est d’exécuter les politiques décidées par les élus. L’ouverture de ces activités au secteur marchand ne semble alors plus être qu’une question de temps. Quelles seront alors la spécificité et l’utilité des associations ? Ces dernières considèrent au de leur coté que l’implication associative dans certaines activités apporte une plus-value de plusieurs ordres : financière par les contributions non monétaires du bénévolat qui s’ajoutent aux crédits publics, citoyenne par la responsabilisation associative des individus participant aux activités qui va au-delà d’une simple relation client/prestataire, qualitative par la gestion désintéressée de l’association et la garantie de l’objet statutaire.

Cette implication citoyenne dans le fonctionnement et la définition des objectifs des associations nous paraît essentielle. Sans nier le rôle fondamental de l’Etat et des collectivités dans la recherche d’un équilibre entre les différentes politiques et aspirations collectives, il serait contre productif que des collectivités cherchent à s’ériger en monopole et à se passer des compétences et de l’implication bénévole des citoyens mobilisables par les associations. Cette implication associative nous semble présenter au moins deux types d’intérêt.

D’une part, elle permet de soulager les missions des collectivités, et surtout d’apporter dans le débat collectif l’enthousiasme et l’engagement indispensables à la réalisation des objectifs ambitieux évoquées plus haut. Parce qu’elles sont moins soumises aux contraintes de gestion que les collectivités ou même les acteurs professionnels, les associations sont susceptibles de produire de l’innovation sociale, en l’occurrence des réflexions prospectives sur la place de la nature dans la société. Les associations, davantage que les collectivités, sont capables de mobiliser les individus autour de ces objectifs de protection de la nature. Elles montrent également qu’elles sont capables de rassembler des individus d’origines et « d’obédiences » très diverses autour de préoccupations communes, en développant leur propre culture, souvent distincte et indépendante des idéologies et stratégies des pouvoirs dominants. Ces objectifs ne seront pas uniquement motivés par des raisons utilitaristes ou de respect réglementaire, mais également par des valeurs telles que la beauté ou le respect de la vie. La nature n’est pas qu’une mécanique scientifiquement décorticable, elle parle à notre sensibilité et nous permet de nous construire. En agissant ainsi, non seulement les associations contribuent concrètement aux objectifs de protection, mais elles peuvent élargir le cercle des individus « reconnectés » à la nature.

Il s’agit là du deuxième intérêt que nous voyons à l’implication citoyenne. En permettant aux associations de s’impliquer dans la construction d’un vaste réseau de nature spontanée, on ne donne pas seulement une chance à ce réseau de se réaliser concrètement, mais, à travers l’implication citoyenne qu’elles peuvent susciter, on leur permet également de répondre, en partie, au paradoxe du rapport socio-individuel à la nature. Construire un réseau de nature protégée, c’est aussi fréquenter cette nature, s’y confronter de manière concrète et sensible, la comprendre peut-être mieux qu’à travers une connaissance théorique ou mythifiée. C’est peut-être donner une chance à notre société de réinventer une écologie compréhensive pour construire collectivement un développement soutenable qui accorde une place à la nature non seulement pour des raisons utilitaristes mais aussi et surtout pour des raisons esthétiques, culturelles et éthiques, en un mot humanistes.



Maurice Wintz est maître de conférences en sociologie de l’environnement depuis 1999 à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Membre du Groupe de recherche Urbanisme, environnement et styles de vies (GRUES - CRESS EA 1334). Travaux de recherche sur le rapport société et nature en Europe occidentale, et les perceptions et usages sociaux des espaces naturels. Engagé de longue date dans les associations de protection de la nature, et, à ce titre, administrateur d’Alsace Nature et de France Nature Environnement.

 


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