Biodiversité, Politique & Éthique

Par Pierre-Henri Gouyon

Professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, à l’Agro et à l’École Polytechnique,
Membre des conseils scientifiques de la Fondation Nicolas Hulot et du CRIIGEN

On a vu récemment des scientifiques de haut niveau (l’Académie des Sciences, celle de Médecine...) s’opposer à l’introduction du principe de précautions dans la Charte de l’Environnement annexée à la Constitution de la République Française.

La raison de cette position était que ce principe risquait de freiner « Le Progrès ». Se préoccuper d’environnement et adopter une attitude de précaution freinerait « Le Progrès » ! Mais de quel progrès s’agit-il ?

Il serait grand temps que scientifiques et décideurs se rendent compte que le progrès dont il est question dans ces discours constitue une idée dépassée et fausse. Issue du positivisme le plus rétrograde, du scientisme le moins nuancé, cette idée suppose que les connaissances scientifiques permettent un progrès technique [1] qui lui-même, en libérant les humains des contraintes matérielles permettraient un progrès moral et social. On a pu espérer que le progrès technique résoudrait les problèmes d’inégalités ou celui de la faim dans le monde. Au cours du XIXème siècle, on a pu croire à cette utopie. Mais au fur et à mesure que le XXème siècle avançait, force a été de constater qu’il fallait l’abandonner. Il devient clair aujourd’hui que Progrès technique sans progrès moral et social n’est que ruine de la société.

(JPG)

La foi dans le progrès technique pour lui-même, le rejet des visions intégratives, qui va de pair avec une certaine forme naïve de rejet du principe de précaution s’exprime de diverses manières. Dans la vie courante, elle s’exprime souvent sous la forme d’une petite phrase : « ils vont trouver... ». On ne sait pas quoi faire des déchets nucléaires ? Il n’y aura bientôt plus de pétrole ? Nous sommes en train de dérégler considérablement le climat de la planète ?.. « Ils vont trouver ». « Ils » sont les scientifiques et ingénieurs travaillant dans le champ de la technoscience. Mais cette foi dans la technoscience pourrait avoir ses limites. De plus en plus de scientifiques, ceux qui tentent de développer une approche intégrative, que ce soit pour le climat, pour l’énergie ou pour la biodiversité, affirment aujourd’hui que : non, nous ne trouverons pas. Pas en tous cas dans les limites du temps imparti. Ces scientifiques demandent que la précaution soit appliquée et que la course au progrès technique soit régulée par des principes politiques et juridiques, comme le principe de précaution. Rappelons que, contrairement à ce qu’affirment certains détracteurs dont on ne sait pas s’ils sont ignorants ou de mauvaise foi, le principe de précaution n’est pas un principe d’inaction. Il stipule simplement qu’en face d’une incertitude devant une situation présentant des risques graves (et irréversibles pour certains), il n’est pas nécessaire de posséder des preuves formelles pour prendre des mesures. Ces mesures doivent être d’abord d’intensifier les recherches ou études de façon à lever l’incertitude. Elles sont ensuite de retarder certaines actions ou d’en promouvoir d’autres visant à réduire le risque supposé. La nouveauté, en termes de Droit, est que sans ce principe, il faut attendre la pleine démonstration du risque avant de prendre des mesures. On le voit, ce principe ne freine pas les recherches, il en demande ! Peut-être pas les recherches que réalisent les scientifiques qui sont aux commandes des diverses académies et instituts de recherche...

La mythologie donne un exemple remarquable du non respect du principe de précaution et de la course aveugle où la technique pose des problèmes qu’on tente de résoudre par des solutions techniques. Il s’agit d’Icare, ingénieur du roi Minos [2]. Pour satisfaire un caprice royal (inspiré par Zeus il est vrai, dans un souci de vengeance), Dédale invente une fausse vache permettant à la femme de Minos, Pasiphaé, de copuler avec un superbe taureau (la vache en question devait ressembler à ces succédanés utilisés en zootechnie pour obtenir le sperme des taureaux reproducteurs).

(JPG)

Cette technique fonctionne mais pose un nouveau problème : Pasiphaé enfante le Minotaure. Cet être contre nature est dangereux et doit donc être confiné. La technique est là pour ça ; Dédale construit son fameux labyrinthe. Le Minotaure y est bien confiné mais consomme encore quelques jeunes athéniens et athéniennes chaque année. Thésée est prêt à le vaincre mais il faut pouvoir sortir du labyrinthe, Ariane, fille de Minos et amoureuse de Thésée demande une astuce technique, à Dédale, évidemment, qui lui donne le truc du fil. Thésée réussit, mais il oublie Ariane en route. Devant une telle muflerie, Minos, furieux cherche un responsable : tout ça, de qui est-ce la faute ? Dédale se retrouve enfermé dans son propre labyrinthe avec son fils Icare. Jamais à cours d’idées, Dédale, qui décidément croit en la technique pour compenser les inconvénients de... la technique, fabrique des ailes pour s’évader avec son fils. On connaît la suite, Icare monte trop près du soleil et se tue. Dédale ne se remettra pas de la mort de son fils et passera le reste de sa vie à le pleurer.

L’idée d’une fuite en avant technique créant à chaque pas des problèmes de plus en plus graves n’est donc pas nouvelle. Le progrès n’est pas un bien en soi. Il est essentiel que les humains tentent de reprendre leur destinée en main et cessent de prétendre que laisser la compétition entre humains, entre entreprises et entre États gérer le devenir de l’humanité et de la planète est une bonne chose simplement parce que ce « laisser faire » garantit la maximisation du Progrès.

C’est dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, qu’on peut espérer voir éclore une réflexion constructive sur le problème que pose la Biodiversité aujourd’hui. En effet, la biodiversité est en danger. Je ne vais pas donner ici, encore une fois, l’ensemble des éléments qui le démontrent. Ceux qui ne le croient pas, comme pour les changements climatiques refusent la réalité parce qu’elle les dérange mais il n’y a plus aucun argument sérieux allant dans leur sens. Je veux juste, ici, insister sur quelques points.

La perte de diversité s’observe à des niveaux très différents : écosystèmes, espèces, génotypes. Nous le savons tous, des écosystèmes entiers sont en danger d’extinction, depuis les grandes forêts tropicales en Amazonie ou en Indonésie (coupables de produire des bois précieux), jusqu’aux marais tempérés (coupables de produire des moustiques et d’être peu constructibles). La vitesse à laquelle s’éteignent les espèces est vertigineuse et comparable à celle des grandes crises ayant rythmé la vie de notre planète. Enfin, au sein des espèces qui nous sont les plus utiles, celles qui nourrissent les humains, une bataille économique effrénée, réalisée d’abord à grands coups d’épandage de pesticides puis, aujourd’hui, de gènes brevetés et de biotechnologies, est en train d’aboutir à une homogénéisation catastrophique, à une perte souvent irrémédiable des ressources génétiques les plus précieuses.

(JPG)

Est-ce bien grave ? So what ? On peut légitimement se poser ces questions.
- Faut-il protéger les écosystèmes ?
- Faut-il respecter la diversité des espèces ?
- Faut-il se préoccuper des ressources génétiques ?

Pour ces dernières, au fond, si les espèces cultivées ne sont plus représentées que par quelques génotypes particulièrement performants (pour leur utilisation en agriculture intensive), si elles perdent toute capacité à s’adapter à l’environnement, on adaptera l’environnement à ces génotypes !

Des pesticides aux engrais, pourquoi pas à un sol totalement artificiel, on doit pouvoir trouver des solutions techniques. Et puis, avec les biotechnologies, quand on aura besoin d’un nouveau génotype, on le fabriquera. J’ai même entendu justifier les OGM par la nécessité d’adapter les plantes aux changements climatiques futurs ! Quand on vous dit qu’il faut faire confiance à la technique pour résoudre les problèmes posés par la technique ! Ils vont trouver...

Pour les espèces, on a pu arguer du fait que parmi les espèces qui disparaissent, certaines possédaient des caractéristiques, chimiques en particulier, qui auraient pu être très utiles. On doit en effet à des espèces vivantes des produits comme le caoutchouc, les antibiotiques, le taxol... Mais au fond, pour cela, il suffit peut-être d’explorer aussi vite les espèces avant qu’elles ne s’éteignent pour récupérer ce qui peut être utile. Et puis, ce que la nature ne nous fournira plus, nous le synthétiserons. Arrogance des humains qui croient tout savoir !!!

(JPG)

Enfin, les écosystèmes, c’est bien joli mais c’est ailleurs. L’Amazonie ou l’Indonésie, c’est bien triste, mais au fond, c’est là bas, et nous on est ici. Les écosystèmes, c’est dehors, et nous, ici, dans cette pièce, on est dedans ; dans notre bureau, dans une salle de cinéma ou de conférence, on n’est pas vraiment concerné par les écosystèmes. Eh bien laissez-moi vous dire que cette vision est totalement fausse.

Chacun d’entre nous est constitué de 10 puissance 13 (mille milliards) de cellules et nous portons quelques 10 puissance 14 bactéries dans nos intestins. Dix fois plus ! Ajoutez à cela quelques milliards sur la peau (je ne parlerai pas ici des virus qui sont encore bien plus nombreux et dont l’écologie n’est pratiquement pas étudiée). Nous expirons des bactéries, nous en inspirons à chaque respiration. Le temps d’assister à un film, à un concert ou à une conférence, nous avons échangé des millions de bactéries avec les autres humains présents dans la salle. L’écosystème bactérien nous entoure et nous pénètre ; nous sommes dedans comme il est en nous.

Notre médecine et notre agronomie n’ont pas encore intégré ce fait dans leurs pratiques. Traiter certaines maladies, les éviter, cela reviendrait, pour une médecine « adulte », à gérer cet écosystème bactérien dans lequel nous baignons, auquel nous appartenons. Les recherches dans ce domaine restent très peu développées (il y a sans doute moins de brevets à tirer de cette approche que dans le décorticage du génome des bactéries). Mais on a déjà découvert des faits qui font réfléchir ; outre que les bactéries constituent, malgré leur petite taille, la plus grande part de la biomasse terrestre, on a vu des bactéries du maïs évoluer sous l’effet des traitements agricoles de telle manière qu’elles devenaient capables d’infecter des malades dans des hôpitaux.

On commence à comprendre comment les élevages industriels de poulets ou de porcs constituent de telles aberrations écologiques [3] qu’on doit constamment les traiter aux antibiotiques, constituant ainsi de remarquables réservoirs de germes résistants qui iront ensuite dans les hôpitaux tuer les malades [4]. La gestion de l’ensemble des écosystèmes, en particulier de l’écosystème bactérien devrait être une priorité.

Au lieu de cela, face à une infection, nous ratiboisons tout à grand renfort d’antibiotiques. Cela ne durera pas longtemps et nous le savons. Comme l’avait prédit Flemming, le découvreur de la pénicilline dès 1945, les bactéries progressent chaque jour et résistent de mieux en mieux mais... « Ils vont trouver »...

Il est clair que le concept de développement durable devrait être appliqué d’urgence au domaine de la biomédecine malgré les immenses intérêts économiques constitués par l’industrie du médicament. A quand un contrôle du Ministère de la Santé par celui de l’Environnement ?

Alors, oui, il y a des raisons de protéger la biodiversité. Elle est un gage de notre capacité à surmonter les difficultés futures. Elle contient des trésors. Son non respect pourrait poser des problèmes de santé que nous commençons tout juste à entrevoir. Ce serait trop bête de ne découvrir son utilité que lorsqu’elle aura irrémédiablement disparu. C’est même peut être rentable à moyen terme. On peut tenter de calculer la valeur économique de la biodiversité... Ceci permettrait de savoir combien il est utile d’investir dedans. Voila une idée séduisante !

Laissez moi vous dire ce que ce genre de pratiques a de stupide et de révoltant. La préservation de la biodiversité, c’est d’abord un problème d’éthique. Le maintien de la biodiversité, c’est comme l’abolition de la peine de mort. Il est possible, et même probable, qu’économiquement, un prisonnier coûte plus cher vivant que mort et rapporte assez peu. Il serait possible de tenter de fonder l’abolition ou le maintien de la peine de mort sur des arguments économiques. Cependant, nous savons pourquoi nous devons refuser un tel argumentaire. Il existe (encore ?) des valeurs qui se situent au dessus de l’intérêt économique. Il serait regrettable qu’il n’y ait plus que les religieux fanatiques pour s’en souvenir.

De même qu’une société ne peut pas tuer ses propres membres sans s’avilir, l’Humanité ne peut pas détruire son environnement et conduire sciemment à l’extinction les autres espèces avec lesquelles elle partage notre planète sans attenter à sa propre nature, sans perdre le respect d’ellemême. Le respect des autres conditionne le respect de soi [5].

Le respect de la biodiversité, comme celui de l’environnement, sont des conditions profondes du développement social. Ce respect conditionne notre propre respectabilité. Croire que le développement social se résume au problème de l’emploi, c’est ne pas voir plus loin que ses lunettes. Il devient urgent que nos structures politiques se pénètrent de cette idée. Tous ceux qui l’auront manquée seront démentis par les faits.

Aujourd’hui,

- le budget ridicule du ministère de l’environnement,
- le démantèlement des DIREN,
- le soutien anecdotique à ces questions, comparé à celui accordé aux domaines technologiques « rentables » à court terme, en particulier dans le champ de la recherche,
- le concept de développement durable dévoyé en une sorte de panacée qui permettrait sans rien sacrifier de faire bien (bien sûr qu’il faudra sacrifier un peu de notre confort pour devenir respectueux de la planète et des autres espèces),
- et généralement, la façon marginale dont ces questions sont considérées par les dirigeants politiques quel que soit leur bord, sont indignes d’une nation qui se veut respectable.

Des voix de plus en plus nombreuses se font entendre dans ce sens. A la veille d’une échéance électorale majeure, nous sommes nombreux à attendre de voir, par les réactions des membres de la classe politique à ces défis, dans quelle sorte de progrès elles ou ils veulent s’engager, nous engager.

(JPG)

[1] J’emploie « technique » et non pas « technologique », un mot dévoyé de son sens originel -discours sur la technique- et qui aujourd’hui semble ne rien vouloir dire d’autre, mais en faisant plus sérieux...

[2] Merci à Jacques Arnould d’avoir attiré mon attention sur cet épisode.

[3] Il est remarquable qu’au cours de la « crise » de la grippe aviaire (où on a réussi à terroriser toute la population européenne en comptant un par un les quelques dizaines d’humains atteints en Asie, où d’autres maladies, y compris la grippe, mais pas celle là, tuent des milliers à des millions de personnes chaque année), il n’ait pas été fait état du fait que les seules épidémies aviaires, celles qui concernaient des milliers d’individus, se sont toutes produites dans des élevages industriels. Il était tellement plus mélodramatique de montrer trois migrateurs morts ! Et au lieu de mettre en cause ces élevages indécents au plan aussi bien écologique que sanitaire ou éthique, on a forcé les éleveurs de plein air à enfermer leurs volailles. L’égalisation par le bas en somme.

[4] Il est également remarquable que de temps en temps, les média, à la suite de quelque dépêche de l’AFP, dont on se demande bien comment elles sont « choisies », nous effraie sur telle bactérie sévissant dans certains hôpitaux du Nord et ayant tué déjà 23 personnes en trois mois. Les chiffres officiels du Ministère de la Santé font état d’environ 10000 morts par ans causées par ces maladies nosocomiales, ceci représente environ 25 à 30 morts par jour ! Si encore ces faits étaient l’occasion de remettre en cause une zootechnie et une industrie des médicaments criminelles ; mais non, il s’agit de faire peur avec de l’anecdote pas de réfléchir.

[5] Un collègue dont les talents naturels de conteur ont sans doute à voir avec son amour de l’Afrique m’a rapporté l’anecdote suivante. Un éleveur Peul (une tribu d’Afrique sahélienne) ayant aidé pour une recherche, on lui a offert un voyage en France. Il a visité les fermes et vu les vaches en batterie, totalement prisonnières, devenues des machines biologiques à produire du lait. Il a conclu : « on m’avait parlé de ce qui s’était passé ici pendant les années 40, des camps de concentration, je ne comprenais pas. Depuis que j’ai vu comment vous traitez vos vaches, je commence à comprendre ».

Documents joints Ă  cet article :
Biodiversité, politique & éthique
 


www.biodiversite2012.org

Articles les plus lus