La biodiversité urbaine est composée d’un ensemble d’espèces communes, souvent étrangères, des “mauvaises herbes” dans un milieu stérile entièrement construits pour les besoins humains. Avouons que cette façon de voir n’invite pas à connaître vraiment cette nature. Nous la supposons sans intérêt. Ainsi qualifiée, c’est très mal parti pour la quantifier!

On ne s’attend pas à de la “nature” dans notre habitat de “culture”. Pourtant la biodiversité urbaine est réelle et n’est pas intrinsèquement pauvre. C’est notre regard absent, occupé à regarder ailleurs, qui est cause de cette fausse impression. Nous regardons par exemple les milieux naturels et voulons nous assurer de les préserver. Il est alors curieux de constater que nous ne souhaitons pas y voir notre trace: avec nos grands pieds nous sommes une espèce à “conscience coupable”. La réciproque semble vrai: s’il est interdit de trouver traces des humains dans la nature, en contrepartie la “nature” (la biodiversité) chez les humains est invisible parce qu’impossible. Une bien étonnante dichotomie s’est installée entre “notre” monde et l’autre monde.
Cette “conscience coupable” n’est pas partagée par les végétaux...Les plantes lancent leurs graines urbi et orbi. Si elles trouvent du sol elles s’y déploient. La biodiversité urbaine est-elle pauvre? Pour répondre à cette question faisons une simple expérience: disposons des “pages blanches” pour voir ce qui s’y écrira. Retirons du béton et du bitume, exposons le sol. La végétalisation spontanée de ces surfaces deviendra autant d’habitats de la biodiversité en un mouvement d’auto-complexification et d’enrichissement.

Le constat d’une faible biodiversité urbaine n’est donc en fait qu’une commode demi-vérité. Nous détenons les clefs et gardons le coffre fermé. Sous les pavés il y a le champ. La biodiversité urbaine est latente. La rareté des habitats que nous lui offrons ne lui permet pas de prendre place. La situation s’inverse facilement: des aménagements en autant d’invitations à la colonisation s’imposent. Poursuivant la métaphore photographique: ce sera le bain révélateur et l’image se développera...
La biodiversité urbaine ne requiert que de l’espace et si cet espace est caractérisé par une diversité morphologique (dénivellations, eau, etc.) l’effet sera meilleur.
Ainsi afin d’augmenter la biodiversité urbaine, voici un plan en trois points:
1- naturaliser les parcs
Les parcs à Montréal pourraient être décrits comme des surfaces planes, gazonnées et plantées d’arbres. Essentiellement ce sont des aménagements verts minimaux faciles à entretenir. De nombreux parcs étaient à l’origine des carrières épuisées, converties en dépotoirs puis en parcs. Dire qu’ils sont pauvres en biodiversité est une évidence. La naturalisation d’une partie de chaque parc ajouterait pourtant à cette trame verte humaine une trame verte pour la biodiversité. Il va sans dire que l’appréciation humaine de ces espaces mixtes serait enrichie par les multiples espèces de plantes, d’insectes et d’oiseaux qui en deviendraient eux aussi des “utilisateurs”.
2- conserver les terrains vagues
Les changements industriels des 40 dernières années ont laissé une chapelet de terrains vagues tout au long des voies ferrées. La valeur foncière de ces terrains est annulée bien souvent par les coûts élevés de leur décontamination ou le temps nécessaire à l’opération (phytorémédiation, par exemple). Hors ce qui ne cadre pas dans les perspectives économiques humaines ordinaires peut bien souvent faire l’affaire de la biodiversité.
Il ne faut pas oublier les occasions présentées par des terrains vagues insérés plus intimement dans la trame urbaine par d’autres processus économiques: édifices démolis en attente spéculative par exemple. Ces terrains vagues ont l’intérêt d’être inscrits dans l’espace résidentiel et offre une opportunité de verdissement localisé stratégiquement. Des services environnementaux de proximité en quelque sorte.
3- convertir les voies ferrées en biocorridor
La mixité d’usages des voies ferrées est déjà une réalité. Végétaux, insectes, oiseaux et mammifères utilisent ces voies de migration et de déplacement. La végétalisation spontanée de chaque côté doit être protégée, encouragée et améliorée. Comme pour les terrains vagues il faut s’assurer de la plantation d’arbustes fruitiers pour l’avifaune ou l’introduction d’espèces favorisant les lépidoptères par exemple.
Ensemble ces trois améliorations/créations d’habitats peuvent avoir un impact positif sur la biodiversité urbaine. Les espaces sans usages ou à la limite de l’utilité pour les humains ne sont pas des déserts. Avec un peu d’attention et certaines interventions ces espaces seraient des ajouts à la mosaïque d’habitats disponibles pour la biodiversité. Singulièrement, à Montréal, cette connectivité augmentée entre les habitats anthropiques “améliorés” peut aussi avoir une effet bénéfique sur les grands espaces plus ou moins naturels en marge de l’île. On déplore souvent en effet qu’ils ne soient connectés, séparés par le désert urbain.

Des écosystèmes naissants
Évidemment quelques révisions de nos représentations de la nature et du milieu urbain doivent avoir lieu: la mixité biogéographique des espèces n’ayant pas la faveur de tous. Il semble toutefois que nous ne sommes pas les seuls juges de ces nouveaux assemblages écologiques. De nombreuses espèces exotiques ont déjà un rôle écologique précieux: bien des abeilles apprécient ces nouveaux nectars.
Notre regard absent nous prive aussi de la découverte d’un paysage hybride: le résultat du brassage biogéographique de l’anthroposphère. Cette phrase même est trop “anthropocentriste”: nous ne sommes pas les seuls maîtres à bord...nous ne sommes pas les dieux omnipotents que nous croyons! À ce compte nous pouvons faire mieux: retirons-nous un peu et faisons un peu de place, avec modestie, à la biodiversité urbaine. Ces paysages à advenir ne m’effraient pas, ils m’interpellent. Ils sont cette nature nue et vraie de laquelle les humains ne sont pas exclus. Il n’y a jamais eu de paradis terrestre...
C’est donc la paucité des habitats et notre mauvaise foi qui maintient une biodiversité minimale. L’espèce parmi les plus adaptables qui soient (la nôtre!) est celle qui se refuse le plus obstinément de constater l’adaptabilité chez les autres espèces. C’est en fait un orgueil jaloux, à la fois bien dissimulé et aveuglant: reconnaître l’adaptabilité des autres espèces ce serait dissoudre notre illusoire unicité. Pourtant ces espèces communes, indigènes apophytes, rudes rudérales, exotiques menaçantes et quelquefois envahissantes ont beaucoup à nous offrir. D’abord elles tracent littéralement la voie aux autres espèces et nous donnent une pressante leçon.
Avec le monde végétal la règle est assez simple et performante: faites l’habitat et les plantes le trouveront. Il est temps de se faire un adjoint de la flore urbaine et de partager un nouveau nectar avec la biodiversité. Elle se meure d’envie de se (et nous) rendre service.
Par Roger Latour : http://floraurbana.blogspot.com




